"Le plus important, c'est l'enracinement de la réconciliation franco-allemande"

[23-03-07]

Simone Veil

"Le plus important, c'est l'enracinement de la réconciliation franco-allemande"
Simone Veil - DR

Entretien paru dans Les Echos du 23/03/2007



Que représente pour vous le traité de Rome ? Est-ce la paix, la prospérité économique, des valeurs communes ?

Quand le traité de Rome a été signé, dans le droit-fil de la déclaration de Robert Schuman de 1950, c'était la volonté de faire la paix entre les Européens qui primait. Quand on regarde les six pays du premier noyau, tous, sauf peut être l'Italie qui a été un peu épargnée, ont été durement touchés par la guerre. L'approche adoptée alors a été entièrement nouvelle : la Ceca consistait à mettre en commun le charbon et l'acier allemand et français, ce qui était la démarche inverse ce celle, confiscatoire, qui avait prévalu au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le traité de Rome était plus ambitieux, puisqu'il s'agissait de mettre en place une communauté européenne entre les pays concernés. Il y avait un marché commun, la libre circulation des personnes et des marchandises, mais ses artisans pensaient que de cette union économique naîtrait une Europe politique, qu'une fédération se constituerait. De ce point de vue, ils n'ont pas réussi. Il a fallu d'autres traités pour mettre en place, pour partie, un certain nombre de politiques communes. Mais l'Europe n'est toujours pas une Union politique.

Pour quelles raisons, selon vous ?

Il y a eu, en 1954, l'échec de la Communauté européenne de défense qui aurait obligé les pays à rapprocher vraiment leurs politiques. Mais la France, au dernier moment, n'a pas franchi le pas. Cela a provoqué, à l'époque, une grande déception de nos partenaires. En France, la démarche européenne était soutenue par le MRP, un parti centriste, et par les socialistes, qui étaient à l'époque tous très européens. Mais il y avait une hostilité forte des communistes, alliés de l'Union soviétique. Et puis on se demandait si de Gaulle allait entériner à son arrivée en 1958 le traité de Rome. Il l'a finalement accepté mais avec une conception qui n'était pas supranationale. Les gaullistes sont longtemps restés réticents vis-à-vis de l'Europe. Je me souviens qu'en 1979, alors que je conduisais une liste pour les élections au Parlement européen, élu pour la première fois au suffrage universel, le RPR avait mené une campagne très virulente où il dénonçait le "parti de l'étranger".

N'est-ce pas cette conception de l'Europe des Etats qui l'a finalement emporté ?

Il est vrai que l'Europe fédérale qu'on avait espérée n'est pas venue. Les élargissement successifs ont beaucoup compliqué la donne. A commencer par celui qui a permis l'adhésion de la Grande-Bretagne, en 1972. Certains pro-européens, les plus fédéralistes, ont regretté les élargissements. Moi, j'y étais plutôt favorable, car je trouvais que les Anglais avaient joué un rôle tellement important dans le conflit qu'il aurait été injuste de les laisser à la porte de l'Europe. S'il n'y avait pas eu Churchill, on peut se demander ce qu'on serait devenus. Mais il est vrai que cela n'a pas rendu les choses faciles.

L'idée d'une fédération s'est plutôt estompée...

C'est vrai. Je pense que les mentalités ont changé. Il y a depuis quelque temps chez tous nos peuples un réflexe de repli en réaction à un monde très anxiogène. Les gens ont peur de la mondialisation, ils ressentent le besoin d'être rattachés à leur territoire. Vis-à-vis de la Chine et de l'Inde, pourtant, nous aurions besoin de sauvegarder nos valeurs et de nous convaincre que nous sommes capables de réagir sur le plan économique et politique.

Sur un plan du fonctionnement de l'Europe, il est vrai que les décisions se prennent à l'unanimité au sein du Conseil européen et qu'il est difficile d'avoir une vision commune sur les questions de politique extérieure. Mais, pour moi, le plus important c'est l'enracinement de la réconciliation franco-allemande. Or, tout au long de ces années de construction européenne, les dirigeants de ces deux pays ont parfaitement joué le jeu de l'Europe. Les couples franco-allemands ont bien fonctionné, qu'il s'agisse de De Gaulle et Adenauer, de Giscard et Schmidt, de Mitterrand et Kohl ou de Chirac et Schröder.
 
Etes-vous optimiste pour l'avenir ?

Oui, j'ai souvent pensé que le XXe siècle, qui avait été un siècle barbare pour les Européens du fait des deux guerres dans lesquelles on a entraîné le monde entier, nous a finalement apporté la paix. Et puis, quand on voit la façon dont l'Europe a accompagné le retour à la démocratie des anciens pays communistes de l'Est, qui ont été les victimes des accords de Yalta et ont beaucoup souffert, on peut se dire que l'Europe a fait beaucoup de choses.

 

 

Propos recueillis par Catherine Chatignoux
© Les Echos - Reproduit avec l'aimable autorisation du journal

1 commentaire

[11-03-10] Nicolas Chevallier C'est une belle tribune de la part de Mme Veil. Un message de paix entre deux peuples qui étaient ennemis il y a guère plus de 50 ans. Et malgré les souffrances, cette femme apporte un message d'espoir et de réconciliation. Bravo!

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