"L'Europe a raté le coche en 1965"

[19-03-07]

Maurice Faure

"L'Europe a raté le coche en 1965"

Entretien paru dans Les Echos du 19/03/2007

Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères en 1957, Maurice Faure est l'une des chevilles ouvrières du traité de Rome.

Quel souvenir gardez-vous du 25 mars 1957, date de la signature du traité de Rome ?



C'est probablement le plus grand jour de ma vie. J'étais le plus jeune des signataires. Le chancelier Adenauer était à ma gauche et Christian Pineau, le ministre français des Affaires étrangères, à ma droite. Nous étions tous les douze réunis derrière une longue table dans la salle des Horaces et des Curiaces du Capitole, à Rome. Je n'étais à l'époque que secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, mais le Premier ministre Guy Mollet m'avait laissé sa place, parce qu'il savait que j'étais, avec mes collaborateurs, l'un des principaux artisans du traité. Je me souviens qu'il pleuvait ce jour-là. Il y avait devant nous plusieurs centaines de photographes venus célébrer l'événement. C'était un moment émouvant.

 

 

Ce traité a-t-il été facile à négocier ?



Oui, plutôt. Après l'échec de la CED, en 1954, il a fallu remonter la pente. Les six pays qui composaient la Ceca ont eu l'idée de confier à Paul-Henri Spaak, le ministre belge des Affaires étrangères, la présidence d'un comité de gens remarquables, comme Félix Gaillard, pour réfléchir à la poursuite de l'intégration européenne. Ils nous a remis son rapport à Venise, en mai 1956, et nous, ministres, nous sommes attelés à la rédaction de deux traités, l'un sur le marché commun, l'autre sur le développement de l'énergie nucléaire civile.
En septembre, quand j'ai présenté la masse des revendications françaises à Paul-Henri Spaak, il est devenu rouge de colère, a interrompu la séance et dit que ce ne n'était pas la peine d'ouvrir les négociations. Je l'ai rassuré en lui disant que l'on trouverait sûrement des compromis. C'est ainsi que l'on a procédé : les problèmes se posèrent un à un et tous trouvèrent une solution. Sauf la question de l'agriculture et celle du siège des institutions, qui ont nécessité la réunion des chefs d'Etat.

 

 

Quel a été votre rôle ?



J'étais le négociateur français. Chaque jeudi, nous nous réunissions au château de Val Duchesse, à Bruxelles. Je divisais une grande feuille de papier en plusieurs colonnes : dans la première, je notais la position française, dans la deuxième les concessions acceptables et dans la troisième le résultat des négociations. Je suis rarement rentré à Paris sans que la troisième colonne ne soit remplie.

 

 

Sa ratification a posé moins de problème que celui de la Ceca ?



C'est vrai, elle n'a pas soulevé de batailles politiques considérables. La guerre d'Algérie y est pour beaucoup, car les Français y avaient leurs enfants et regardaient dans cette direction. Au Parlement, j'ai dû intervenir pour répondre à toutes les objections de Pierre Mendès France, qui a, finalement, voté contre le traité avec une partie des radicaux. Je me souviens d'être monté à la tribune un soir de juillet 1957 à 21 h 30 et j'ai improvisé. Ce fut un triomphe. Je ne dis pas cela parce que c'est moi, mais j'ai emporté l'adhésion du plus grand nombre (le texte a été approuvé par 342 voix contre 239).

 

 

Le traité de Rome a-t-il tenu, selon vous, toutes ses promesses ?



Il prévoyait que, au terme de trois étapes de quatre ans, les décisions seraient prises à la majorité. Un jour de 1965, le président de la commission, Walter Hallstein, est arrivé avec un projet prévu pour être voté à la majorité : la France a refusé son adoption au prétexte qu'un des six était contre et qu'on ne pouvait lui imposer une décision contre son gré. De Gaulle a mené la politique de la chaise vide pendant six mois.

Pour moi, c'est la grande bifurcation de l'Europe. C'est à ce moment-là qu'a été abandonnée l'Europe communautaire au projet de l'Europe des Etats. L'Europe a raté le coche à ce moment-là. C'est d'ailleurs ce qui a permis à la Grande-Bretagne d'entrer dans l'Europe.

 

 

Comment jugez-vous l'apport de la France dans l'Union ?



La France a joué un rôle moteur : grâce à mes excellents collaborateurs, Donnedieu de Vabre, Robert Marjolin, Georges Vedel, François-Poncet, elle avait toujours la solution. Et puis la France était en position de force, vainqueur de la Seconde Guerre mondiale et la seule à pouvoir fabriquer la bombe atomique.

Celui qui l'avait le mieux compris, c'est le chancelier Adenauer. Chaque fois qu'on négociait avec lui, il s'arrangeait pour donner raison à la France, même contre les intérêt allemands, car il se souvenait de la guerre. C'était un grand homme d'Etat. Il a vraiment facilité les premiers pas de l'Europe.

 

 

Avez-vous des regrets ?



Je pense que l'Europe restera une consolidation d'Etats, comme le souhaitait de Gaulle. Il n'y aura pas d'Europe intégrée. Mais on gardera néanmoins des rapports privilégiés, bien préférables à ceux d'avant 1957. Le principal apport de l'Europe, c'est la paix.

 

 

Propos recueillis par Catherine Chatignoux.

© Les Echos - Reproduit avec l'aimable autorisation du journal.

Votre commentaire

Votre nom *
Site web
Se souvenir de mes informations
Votre message