Ancien ministre délégué chargé des Affaires européennes, Pierre Moscovici est député européen, vice-Président du Parlement européen
Si le Traité de Rome n'avait pas été signé, l’Europe ne vivrait pas aussi sereine qu’elle le fait aujourd'hui, sans même y penser.
La construction européenne a avant tout été un rempart contre le retour des conflits qui ont plusieurs fois déchiré l'Europe. Dans ce contexte, jouer la carte de la collaboration a été un véritable coup de poker, dont tous les acteurs ont bien saisi les enjeux. Ainsi pour Jean Monnet : "Mieux vaut se disputer autour d'une table que sur un champ de bataille". Le compromis a été difficile en effet, car il était ambitieux, mais il a finalement été atteint. Par ce traité, la paix s'est instaurée de manière durable et, avec elle, la garantie de respect mutuel entre les peuples. Les préjugés, le racisme, s'ils persistent encore, sont à présent discrédités comme autant d'attitudes passéistes et désuètes, qui n'ont plus leur place dans l'Union. Ce "monde de sécurité", décrit Stephan Zweig, que nous avions perdu au cours des guerres du XXème siècle, semble de nouveau être le nôtre.
Sans ce traité, il est peu probable qu'un processus de réunification du continent européen ait pu s'opérer. L’Union court à présent jusqu'à la Roumanie et la Bulgarie, réintégrant une bonne partie de ce que Milan Kundera désignait par l'"Occident kidnappé", un morceau de l’Europe caché derrière le "rideau de fer".
C'est un événement historique que ces retrouvailles : la chute du Mur ou la fin de l’Empire soviétique seuls n’y seraient pas parvenus. Il a fallu davantage pour les favoriser, il a fallu un projet commun, et c’est ce que le Traité de Rome est venu apporter. Il proposait bien davantage qu’une collaboration nucléaire ou un grand marché commun, il offrait un véritable projet de société. Comme l’explique avec raison Lionel Jospin : "il existe un "art de vivre" à l’européenne, une façon propre d’agir, de défendre les libertés, de lutter contre les inégalités et les discriminations, de penser et d’organiser les relations de travail, d’accéder à l’instruction et aux soins, d’aménager le temps."
Seul cet idéal d’un "mieux vivre" en commun pouvait donner sa légitimité à l’union, et les négociateurs du Val Duchesse l’ont bien compris. Le tour de force du traité a été d’amener les Etats à se départir volontairement d’une part de leur souveraineté et à entrer dans une structure de collaboration inédite. Ils en mesurent aujourd’hui les bénéfices. Sans Rome, qui peut dire ce que serait la place de la France dans le concert des Nations ? Dépourvue de son empire colonial, n’ayant plus d’influence à faire jouer entre deux grands blocs ennemis, et reléguée au rang de "puissance moyenne".
Si le Traité n’avait pas été signé, ce sont autant d’espoirs et d’idéaux qui resteraient encore du domaine du rêve et des vœux pieux. Beaucoup a été fait depuis 1957, mais beaucoup reste aussi à faire. Je souhaite que ce regard vers le passé soit aussi l’occasion de s’interroger sur le futur de l’Union. L’enthousiasme qui a donné naissance au Traité de Rome nous fait aujourd’hui gravement défaut. Pourtant, le défi à relever est tout aussi pertinent, et tout aussi audacieux que celui de 1957.


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