Un nouveau souffle pour la construction européenne

[12-03-07]

Jacques Santer

Un nouveau souffle pour la construction européenne
Jacques Santer - DR

Ancien Premier ministre du Luxembourg, Jacques Santer a présidé la Commission européenne de 1995 à 1999. Il a été membre de la Convention européenne



Pourquoi l’idée de l’Europe a-t-elle perdu beaucoup de sa force et de son élan initial ? Je crois, pour une part, que l’opinion européenne a perdu au cours des ans son fil conducteur, le consensus politique de nos pays sur les raisons que nous avons d’entreprendre cette œuvre commune …

C’est avant tout une vision commune qu’il faut rétablir si nous voulons faire l’Union Européenne ». C’est par ces termes que commence Leo Tindemans son rapport sur l’Union Européenne qu’il a remis à ses collègues du Conseil Européen le 29 décembre 1975, donc il y a plus de trente ans !

N’est-ce pas en des termes identiques que nous pouvons décrire la situation actuelle en Europe ? La crise en Europe me semble en effet à ce point profonde que nous devons dans l’immédiat sauver ce qui a été réalisé et, à partir de là, entreprendre une action énergique en vue d’effectuer un bond significatif en avant ! En sommes-nous capables ? A cet effet la commémoration du cinquantenaire du Traité de Rome peut nous donner quelques pistes de réflexion.

Cinquante ans après sa signature, le Traité de Rome apparaît encore comme riche de promesses pour l’avenir : si la politique agricole commune a été un grand succès malgré les difficultés qui ont préludé à sa mise en œuvre, si les institutions mises en place ont bien fonctionné, le projet  initial est encore loin d’être réalisé.

Les différents traités qui ont suivi le traité de Rome comme l’Acte unique, le traité de Maastricht ou celui d’Amsterdam, se sont tous inscrits dans la continuité du texte fondateur : des politiques ont été communautarisées, des champs entiers de l’action publique qui étaient demeurés purement nationaux ont été gérés au niveau européen, une monnaie unique a été instaurée pour 13 Etats membres remplissant les critères requis ; une politique de défense et une politique étrangère commune s’esquissent aujourd’hui non sans mal alors que l’on parle de plus en plus d’une Europe de la Justice dont l’absence a été criante après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis.

Le Traité de Rome a su déclencher une dynamique libérant des forces qui de fil en aiguille ont conduit, certes à travers un mouvement en dents de scie, d’une communauté économique à une Union politique élargie réunissant pour la 1re fois depuis le 15e siècle l’ensemble de notre continent dans la paix et la liberté.

Aujourd’hui il manque à l’Europe un accord fondamental sur ses objectifs à long terme, à un moment où l’Europe est confrontée à de nouveaux défis, comme ceux de la mondialisation, du changement climatique, de l’explosion démographique d’une partie du monde, de la pauvreté et de la misère de populations entières, donc de la raréfaction des ressources vitales comme l’eau et l’énergie, des migrations massives, des pandémies, des risques multiples de conflits.

Or nous sommes bien conscients qu’aucun Etat, si puissant fût-il, n’est à même de régler à  lui seul ces problèmes qui le dépassent et qui requièrent des solutions à l’échelle continentale voire mondiale. C’est pourquoi il importe aujourd’hui plus que jamais à conférer à l’Union européenne la capacité décisionnelle pour qu’elle puisse assumer ses responsabilités sur le plan mondial. Chaque génération politique est jugée sur sa capacité à faire face aux problèmes majeurs que rencontre la société. La génération qui nous a précédé, celle d’après-guerre, celle des pères fondateurs de l’Europe, a eu la clairvoyance, le courage et surtout la volonté de mettre fin aux conflits fratricides qui n’ont cessé d’ensanglanter notre continent. Ils ont prôné la réconciliation entre ennemis héréditaires pour imaginer un modèle original unique dans son genre ayant pour but de promouvoir la paix dans la liberté. Nous jouissons aujourd’hui de la plus longue période de paix dans notre Histoire. Ne devrions-nous pas en être fiers ?

Mais l’Europe qui était un grand projet, est devenu un processus, une mécanique. Les citoyens ne se rendent pas compte du chemin parcouru depuis plus de cinquante ans. Il perçoivent bien davantage l’Union européenne comme un appareil institutionnel puissant et lointain, peu concerné par leurs préoccupations quotidiennes. Ils voient que l’économie stagne, que le chômage s’accroît, que la mondialisation génère des délocalisations d’entreprises, bref ils deviennent inquiets et rendent la technostructure européenne responsable des difficultés ressenties.

Aujourd’hui il faut donner à l’Europe un nouveau souffle pour qu’elle puisse pleinement tirer profit de sa puissance économique, commerciale et monétaire. Elle doit pouvoir assumer ses responsabilités et exercer une influence réelle dans le dialogue intercontinental. Elle doit mieux prendre conscience de sa force qui réside dans les valeurs qu’elle intègre : paix, démocratie et droits de l’Homme, aspect de la diversité, recherche du bien commun sans domination d’un groupe sur l’autre, solidarité entre ses membres vis-à-vis des autres, en particulier les déshérités, responsabilité dans la recherche des solutions aux problèmes mondiaux.

En partant de ces principes le Traité constitutionnel, élaboré en toute transparence par une convention européenne de représentants gouvernementaux et de parlementaires nationaux et parlementaires européens, donne à l’Union Européenne les moyens à la hauteur de ces ambitions. Signé à Rome le 29 octobre 2004 par tous les Chefs d’Etat et de Gouvernement des Etats membres il ouvre une nouvelle vision pour une Union à 27 Etats membres avec près de 500 millions de citoyens en lui conférant des institutions adaptées aux besoins nouveaux pour atteindre les objectifs clairement identifiés.

Ratifié par 18 Etats membres (auquel quatre autres vont se joindre à brève échéance) le Traité est accepté par l’immense majorité des citoyens. S’il rencontre des difficultés à la suite du rejet par la France et les Pays-Bas et dans quelques autres pays, il me semble évident qu’il faut maintenir la substance même de Traité quitte à trouver des ajustements par des compléments qui doivent être acceptés par consensus comme toutes les parties du Traité.

La gestation douloureuse du Traité de Rome dans les années cinquante nous enseigne qu’une crise peut être surmontée à condition qu’il y ait une vision claire de l’objectif à atteindre et une volonté politique de servir ses concitoyens. Dans cette optique une crise peut être une opportunité pour faire un examen de conscience, une réflexion approfondie pour bâtir une société plus humaine dans laquelle à côté du respect mutuel de nos originalités nationales et culturelles, l’accent sera mis sur ce qui nous unit plus que sur ce qui nous sépare. Ainsi l’idée européenne sera définitivement préservée et, de ce fait, l’avenir de nos peuples et citoyens assuré.

 

 

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