Gérard Onesta est député européen, Vice-président du Parlement européen
— C'est un piège, Sergueï. Je te dis que c'est un piège !
La brochure était posée sur la table en planches disjointes.
— Je ne crois pas Sacha. Je l'ai trouvée en marchant le long de la voie ferrée. Elle a dû tomber de ce train qui passe une fois tous les six mois.
Sacha Blosov s'emporta de toute sa bouche édentée.
— Tu deviens gâteux ! On dirait que tu ne te souviens pas de leurs méthodes tordues. Moi je n'ai rien oublié. Pas oublié comment ils avaient testé notre fidélité au Parti avec de faux dépliants touristiques sur le monde capitaliste. Pas oublié qu'on avait stupidement cru à la déstalinisation. Pas oublié quand ils sont venus nous cueillir en pleine nuit à l'Institut des sciences politiques de Leningrad, il y a aura exactement 50 ans ce mois-ci. Pas oublié ce procès sans avocat qui nous a conduit ici dans ce trou de Sibérie à l'écart de tout. Pas oublié que…
Sergueï Voïvovich le coupa, visiblement agacé.
— Écoute Sacha, ça fait plus de trois décennies qu'on n'a pas vu un seul être humain. Plus personne ne se souvient de nous. Je te dis que le KGB lui-même ne sait plus qu'on existe…
C'était comme si on avait invoqué Belzébuth. Épouvanté, d'instinct, Sacha baissa la voix :
— Ne prononce jamais ces trois lettres, malheureux !
Puis il se leva pour inspecter sommairement les alentours et fermer la porte du baraquement qui donnait sur la taïga. Précaution dérisoire tant la porte était délabrée. Il revint près du vieux poêle. Celui-ci était éteint, mais il faisait doux dans la pièce. Faisant de visibles efforts pour se calmer, il s'adressa à l'autre vieillard :
— D'accord, relis-moi lentement certains passages, et applique-toi bien dans la traduction.
Alors Sergueï Voïvovich déchiffra avec peine, les yeux plissés. Ses souvenirs de cours de français étaient lointains, et il avait du mal à tenir la brochure aux bouts de ses bras tendus.
— L'Allemagne est réunifiée, avec Berlin comme capitale.
— Berlin ? Alors ça veut dire que ce sont les nôtres qui ont gagné la guerre…
— Il n'y a pas eu de guerre, ils écrivent que ça fait plus d'un demi-siècle que l'Union européenne, c'est comme ça que ça s'appelle maintenant, est un havre de paix.
— Comment ça ?
— Ils ont mis en place un système pour gérer ensemble leurs ressources au lieu de se les disputer. L'acier, le charbon, la nourriture…"
— Un système ? Quel système ? Qui contrôle leurs frontières ?
— Il n'y a plus de frontières, les gens vont et viennent librement sur tout le continent, et ils ont un Parlement qu'ils élisent en commun, où l'on parle 23 langues et qui siège à Strasbourg.
— Strasbourg ? La ville de tous les conflits ? Tu te moques de moi Sergueï !"
— Tu m'énerves à la fin ! Je ne fais que traduire !
— Mais enfin, tu te rends comptes ? Strasbourg, symbole de réconciliation ? C'est comme si tu me disais que la Suède avait adhéré au Pacte de Varsovie !"
— Le Pacte n'existe plus, la Pologne pourrait bien être passée à l'Ouest. Et il semble… enfin, il semblerait même que…
Il tourna fébrilement quelques pages et marqua un long temps de silence.
— Sacha, ils disent que… l'URSS non plus n'existe plus.
Les deux vieillards se dévisagèrent l'un l'autre, effarés.
— S'ils ont encore placé des micros dans ce baraquement, on sera fusillé à l'aube Sergueï. Il y a des phrases qu'on ne doit même pas prononcer. C'est plus grave que la capitulation, c'est du pur blasphème…
Dégoulinant de sueur, Sergueï se remit à parler, comme pour lui-même.
— Je me demandais aussi comment la Slovénie avait fait pour rejoindre l'Union européenne.
— La Slovénie ? Mais tu délires ! Jamais le Camarade Tito ne permettra cela. Rappelle toi donc de nos cours : l'Alliance d'amour entre les peuples yougoslaves a été scellée pour l'éternité. Réveille toi bon sang, ce bouquin n'est qu'un tissus de mensonges !
Ils restèrent plusieurs minutes prostrés, sans plus rien dire. Au-dehors, un vent tiède soufflait sur la taïga. Puis Sergueï Voïvovich tenta de renouer avec ce raisonnement pragmatique qu'on lui avait tant enseigné. Il choisit soigneusement ses mots :
— Ce texte a pourtant des accents de cohérence. Par exemple, il y est dit que l'Europe a un projet de Constitution où il est écrit que, pour la première fois dans l'Histoire de l'Humanité, la politique étrangère sera basée sur la prévention des conflits.
— Et elle entrera en vigueur quand cette Constitution ?
— Personne ne sait...
— Quelle surprise !
Sergueï réouvrit la brochure et tourna quelques pages.
— Ils semblent avoir des difficultés. La plupart des pays ont dit oui, mais je crois comprendre que la France a tout bloqué. Le rejet du libéralisme triomphant, si j'ai bien saisi…
— La France ? Encore ? Elle avait déjà fait capoter la Communauté européenne de défense en août 1954. Je me souviens que le Parti nous avait aussitôt communiqué cette belle victoire obtenue grâce à l'engagement du Parti frère à Paris.
Dubitatif, Sacha gratta sa barbe grise.
— C'est évident qu'ils ont juste rajouté ce petit détail pour faire plus véridique. C'est subtil et ça leur ressemble bien. Une Constitution européenne ! Et pourquoi pas une monnaie unique tant qu'on y est ?
— Euh… ça c'est déjà fait. Depuis 2002.
— Ah bon ? Tiens, tiens… Et quelle monnaie a absorbé toutes les autres ?
— Aucune. C'est une monnaie nouvelle, très stable et décidée en commun. Ça s'appelle l'euro. Il y a des reproductions des billets, regarde.
Sacha Blosov jeta un œil méfiant et fit la moue.
— C'est assez moche. Mais admets au moins qu'on reconnaît bien là l'imagerie soviétique, même si de notre temps les illustrateurs moscovites travaillaient mieux que ça…
Sergueï fit mine de pas avoir perçu la force de l'argument. Il fit diversion :
— Ils sont devenus la première puissance mondiale monétaire, commerciale, industrielle et agricole, mais aussi… sportive ! La plupart de leurs institutions sont basées à Bruxelles.
— Bruxelles ? C'est où ça ?
— Dans le nord de la France, je crois.
— Et j'imagine qu'on t'explique sournoisement que ce sont les religieux qui ont imposé tout ce délire. Car je ne vois que ce poison pour tenter de justifier une telle confusion des esprits."
— Non, l'Europe est laïque.
Sacha Blosov n'aimait pas être déstabilisé, il riposta aussitôt :
— Et leurs colonies ? Gérées en commun sans doute ?
— Ils n'ont plus de colonies. L'Europe a mis en place un partenariat avec ces territoires pour y apporter la démocratie et la prospérité." Sergueï marqua une pause, sentant qu'il était sans doute allé trop loin. "Oui, là, je t'accorde que la ficelle pourrait sembler un peu grosse. Mais ailleurs, j'ai vu un long passage qui sonne terriblement juste : ils ont édicté des centaines de lois communes pour protéger la santé, l'environnement et lutter contre le réchauffement climatique dû à l'activité industrielle. Le réchauffement du climat, Sacha, ça c'est pas le Parti qui a pu le décréter ! Tu avais déjà vu le sol complètement dégelé au début du mois de mars toi ?
— Le Parti ne l'a pas inventé, mais ce phénomène peut très bien avoir une autre origine, comme une guerre atomique victorieuse menée par notre glorieuse Armée Rouge contre ses pourceaux d'Américains. Écoute Sergueï, le Parti - et c'est son devoir - peut simplement vouloir nous mettre à l'épreuve après tout ce temps d'utile auto-rééducation. Or je te rappelle que nous sommes, plus que jamais, de loyaux et fervents serviteurs des soviets.
Il avait bien insisté sur le mot "glorieuse", puis avait prononcé sa dernière phrase bien haut pour être sûr qu'elle soit entendue. Mais Sergueï poursuivait sa lecture, comme perdu dans ses pensées.
— Plus loin, il est expliqué que les finances de l'Union ne sont pas encore suffisantes pour relever tous ces défis, environnementaux mais aussi sociaux, malgré l'accord budgétaire trouvé durant la récente présidence européenne britannique…
— La Grande-Bretagne ?! Dans l'Union européenne ?!"
Sacha Blosov écarta les bras dans un geste qui disait tout le fataliste russe. Sergueï Voïvovich devint livide. La brochure lui tomba des mains.
— Merde, tu avais raison ! C'est un piège, un piège grossier !


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