Guillaume Klossa est président de l'association EuropaNova
J’aurais aimé être une souris pour me faufiler à la table des négociations, admirer les tapisseries représentant les Horaces et les Curiaces. Me glisser dans la tête des signataires Faure, Spaak, Adenauer … Pensaient-ils à Jean Monnet et Robert Schuman qui avaient inventé sept ans plus tôt la Communauté européenne du charbon et de l’acier ? Se doutaient-ils que ce pacte à six allait transformer l’Europe, que les citoyens de l’Union jouiraient de la paix durable et d’un niveau de vie jusque là jamais inégalé, que la communauté économique européenne bientôt devenue union s’étendrait au début du XXIème siècle à la presque totalité du continent et que tout ce beau monde bénéficierait d’un passeport commun ?
Mesuraient-ils l’ampleur de l’invention dont ils venaient d’accoucher, un objet politique encore non identifié permettant un règlement pacifique et équilibré des différends, un modèle de coopération et de solidarité qui interpelle aujourd’hui l’Asie et l’Amérique Latine ?
Je suis né en 1972, quinze ans après la signature du traité de Rome. A l’école, boche, rital, polak, spagnolo faisaient partie du vocabulaire courant. Subsistait un fond xénophobe, héritage de deux guerres mondiales et de bien d’autres conflits qui avaient laissé des traces dans les chairs et les mémoires et dont les enfants se faisaient bien malgré eux les vecteurs. Aujourd’hui, si le racisme est encore latent, la xénophobie a régressé et la peur de l’autre fait place à la curiosité, les différences sont mieux acceptées. Je me souviens également de la crainte des lendemains difficiles, des réveils sous les bombardements, des arrestations arbitraires et nocturnes qui hantaient ma grand mère et ses filles. Alsacienne née au son du canon un 31 décembre 1914, elle a traversé le siècle, subissant tous ses outrages, mais gardant toujours dans un coin de son coeur l’idée que le meilleur, le progrès fils des Lumières, restait possible. Je me souviens de ce grand-père polonais mort récemment et pourtant à peine connu, qui avait fait table rase d’un passé traumatisant et que j’imaginais souriant quoi qu’il arrive.
Cinquante ans d’Europe plus tard, tout n’est pas rose loin s’en faut, la dimension humaine, politique et sociale de l’Union a trop tardé et les Européens doutent de leur identité, oubliant un peu trop à mon sens d’être fiers de ce qui, en trois générations, a été accompli, peut-être parce que le devoir de mémoire est coûteux et que plus grand monde n’a envie de se souvenir d’une époque où les Européens avaient laissé la folie asphyxier la raison.


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