Une histoire d'Europe

[27-02-07]

Jean-Dominique Giuliani

Une histoire d'Europe
Jean-Dominique Giuliani - DR

Jean-Dominique Giuliani est président de la Fondation Robert Schuman



50 ans sont peu de choses dans l’histoire de l’humanité.
C’est pourtant presque la durée d’une vie humaine, plus que celle d’une génération.
C’est l’âge de l’Europe unie.

Il y a 50 ans, une rupture s’est produite dans l’histoire de ce continent.
Il avait beaucoup donné au monde, une part de la civilisation, c’est-à-dire des progrès que le genre humain réalise pour élever sa condition.
Il avait sombré, fou de puissance et de gloires éphémères, dans des querelles qui, d’incessantes devinrent terrifiantes. Il avait enflammé la planète et, gorgé d’idéologies malfaisantes, poussé jusqu’à l’horreur l’affrontement et le conflit.
Des millions d’êtres ont succombé sous la chape de plomb des dictatures, si lourde que beaucoup crurent que la lumière avait disparu pour toujours.

Mais vint justement l’étincelle.
Une petite flamme simple, un souffle de raison sur un champ de ruines fumantes, ont transformé la lassitude en espoir.

Il fallut du courage. Il fallait des convictions, une vision, même fugace, quelque chose comme une espérance dans un océan de désespoirs. Une voix douce et modeste au milieu des cris virils de ceux qui avaient terrassé la bête immonde et s’en sentaient si forts. Une parole sage qui leur rappelait que s’ils avaient gagné cette fois, ils pourraient bien perdre demain et que même s’ils ne le pensaient pas, il était possible de faire l’économie de tant de vies et de drames pour seulement le prouver.

Alors ils prirent leurs outils. Ils imposèrent – oh, difficilement – leur volonté de tendre la main aux vaincus pour reconstruire ensemble. Ils mêlèrent leurs mains, leurs esprits, mais aussi leurs intérêts, leurs gouvernements, leurs bureaux. Pour qu’ils ne servent plus jamais à s’affronter.
Avec de modestes ustensiles, ils tissèrent un paletot inédit de règles neuves et de réflexes impossibles.
Il fallait partager. Les problèmes, les difficultés, les angoisses, mais surtout les solutions, les espoirs, la force, le savoir-faire, les souverainetés.
Dès lors ils posèrent les fondations – presque par hasard diront certains – d’un édifice curieux, que beaucoup voient bancal parce qu’ils ne le reconnaissent pas.

Ainsi naquît la Communauté, puis l’Union européenne.
D’économique elle devint politique. Ils l’avaient souhaité.
Ainsi s’épanouirent de nouveau, dans la prospérité retrouvée, les plus beaux édifices et les plus merveilleuses inventions humaines. Ils l’avaient organisé.
L’on alla si vite que les derniers bastions dictatoriaux tombèrent doucement, comme un vieux parchemin se réduit en poussière au premier geste. Ils l’avaient prévu.
Tout n’était pas simple, rien n’était achevé ; on était loin de la perfection. Mais l’on progressait sans cesse, par à-coups ou par nécessité. Ils l’avaient voulu.
Alors tous voulurent rejoindre cette Europe à succès. Ils candidatèrent, entrèrent. Ils l’avaient envisagé.
Cette réunification pacifique est l’une des plus belles pages de l’histoire des hommes.
L’avons-nous réellement goûtée ?

Le monde changea soudain. L’Europe n’y était pas pour rien. Les frontières, les armes, les gloires et les victoires baissèrent d’un coup la garde et s’effacèrent comme par enchantement. Les femmes et les hommes de ce nouveau siècle voulaient d’abord vivre libres, voyager, consommer, rire et pleurer normalement. Comme en Europe.
Partout le monde s’ouvrit, les hommes se parlèrent, les Etats aussi. Ils s’érigèrent lentement en Communauté internationale.
Malgré la peur de l’inconnu, des continents entiers s’éveillèrent à la vie, au commerce, à la richesse.
Il fallut encore partager.
Il faut encore partager.
Il faudra encore partager.

Le destin des hommes hésite en permanence entre l’affrontement et le partage, celui des Etats entre la rivalité et la coopération. La mondialisation n’est rien d’autre qu’une redistribution inévitable des richesses. Nulle raison d’en avoir peur et de se retourner derechef vers les nationalismes de combat, les patriotismes sociaux, économiques ou politiques.
Nulle raison non plus de l’ériger en dogme et de priver chacun de ses racines.
Il faut simplement s’en emparer pour la conduire sur la voie pacifique de la communauté des intérêts.

En faisant l’Europe, les Pères fondateurs avaient déjà ce projet. Ils unirent les plus proches, persuadés que tous pouvaient s’unir. Ils firent l’Europe pour qu’elle ne disparaisse pas dans la globalité du monde nouveau.
L’unification du continent n’est pas achevée. La voie étroite et escarpée de la rupture avec le passé cruel est encore longue. Elle croise désormais d’autres routes, celles de la Chine en marche, de l’Inde qui s’ébroue, des Amériques dynamiques, peut-être même de l’Afrique.
Est-ce une raison pour s’arrêter ?
Ce sont, au contraire, de nouvelles raisons d’aller de l’avant dans l’unification de l’Europe.
Tout autre choix serait un retour suicidaire aux errements du passé. Vous les croyez impossibles ? Ne tentons pas la face obscure des organisations humaines. Tout y est possible, le meilleur comme, hélas, le pire !
Il faut donc poursuivre l’intégration de l’Europe. Pour les mêmes raisons qu’en 1950 et en 1957. Avec de nouveaux motifs : désormais, nous sommes enviés, scrutés, épiés et plus seulement raillés par les cyniques. Nous sommes respectés parce que nous avons rompu le cours fatal de nos histoires pour bâtir un futur commun. Notre exemple a d’autant plus de valeur que le monde l’attend.
Voila un motif de plus, s’il était nécessaire, de reprendre le chemin de la construction de l’Europe unifiée. Nous devons écrire une nouvelle page dans ce nouveau monde, prouver que nous n’avons pas peur de transférer de nouveaux pouvoirs à l’échelon collectif, nous affranchir de nos peurs et surmonter nos craintes.
Les 50 ans qui viennent montreront si nous sommes sots et lâches ou grands et sages.

 

 

1 commentaire

[08-03-07] daniellebardreau je remercie le Président pour son optimisme transcendant

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