Sylvie Goulard est présidente du Mouvement européen France
L’Europe c’est la paix ? Oui en 1950, le but de la Communauté du charbon et de l’acier était avant tout d’empêcher de futurs conflits entre la France et l’Allemagne. L’Europe, c’est la prospérité ? Oui, en 1957, l’Europe visait à accroître le bien être des populations concernées.
Mais, dans l’esprit de ses promoteurs, l’Europe unie représentait bien plus que la paix et la prospérité. Et c’est pourquoi l’Europe reste une idée moderne, adaptée au monde d’aujourd’hui : l’Europe, c’est l’union des Européens contre le déclin.
Dans les années 50, nul ne parlait encore de "globalisation" mais l’idée que l’Europe devait tenir son rang sur la scène mondiale était déjà dans les esprits, n’en déplaise à ceux qui, comme Gordon Brown la caricaturent aujourd’hui en entreprise nombriliste ("inward looking"). Difficile de faire plus ouverts vers l’extérieur que les fondateurs ! Les deux compétiteurs du vieux continent étaient alors les Etats-Unis, bien plus puissants qu’aujourd’hui, dans les cœurs et dans les faits ; et l’URSS dont le régime incarnait la négation des valeurs occidentales de dignité humaine et de liberté.
Pour Paul-Henri Spaak, l’homme politique belge qui a supervisé le rapport ouvrant la voie au traité de Rome, "faire l’Europe c’est d’abord servir une idée, essayer de sauver un continent et une civilisation". Et il ajoute : "Nous assistons à un phénomène qu’on ne peut pas appeler autrement que le déclin de l’Europe. Si ce déclin n’est pas arrêté par un acte audacieux et courageux, peut-être pas nous mais nos enfants et certainement nos petits enfants assisteront à la décadence de ce continent qui a tant fait pour la gloire des hommes."
La déclaration Schuman du 9 mai 1950 évoque déjà "la contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation". Alcide de Gasperi, Président du Conseil italien entend quant à lui, lutter de toutes ses forces contre "les germes de désagrégation et de déclin, de défiance mutuelle et de décomposition morale" ; il ajoute : "Nous avons conscience qu’il nous faut nous sauver nous-mêmes, qu’il faut sauver notre patrimoine de civilisation commune et d’expériences séculaires… [car] dans ce monde, l’Europe garde en elle-même les sources les plus anciennes et les traditions les plus hautes de la civilisation."
Pour les fondateurs, l’économie est ainsi le point d’appui d’une entreprise politique au sens le plus noble du terme. Leur visée était aussi sociale. Paul-Henri Spaak souligne bien que le déclin de l’Europe affecterait le terrain social car "personne n’a jamais expliqué et n’expliquera jamais comment une vraie justice sociale, large et généreuse pour tous peut-être appliquée quand l’économie est en déclin". Il conclut : "Il faut donc réagir. Et comment ? Faut-il faire l’Europe politique ou l’Europe économique ? Par où faut-il commencer ? Pour moi cette question n’a jamais eu plus d’intérêt que de savoir si c’était la poule qui avait pondu l’œuf ou la poule qui était sortie de l’œuf. Ce qui est important, c’est de faire l’Europe."
Spaak rejoint là Walter Hallstein, premier Président de la Commission, qui, à maintes reprises, insiste sur l’imbrication de l’économie, de la politique et des choix de société. Pour cette génération obsédée par la volonté de rattraper les Etats-Unis pour atteindre la maîtrise de l’industrie aéronautique par exemple, l’économie n’est qu’un moyen d’atteindre le but, elle n’est jamais une fin en soi.
En 1967, après la crise de la chaise vide, alors que l’intégration européenne est en panne, Paul-Henri Spaak invite à prendre de la hauteur : "Les problèmes économiques sont importants mais faire l’Europe exige plus que de fixer le prix du blé ou de régler le marché des fruits et légumes. Il faut, pour réussir, un enthousiasme, une foi et surtout la certitude qu’en dehors de cette solution, l’Europe occidentale n’arrêtera pas son déclin trop visible. Il nous restera à célébrer notre grandeur passée et à pleurer en même temps sur les chances que nous n’aurons pas su saisir."
Ce langage semble aujourd’hui désuet mais il devrait nous faire réfléchir ; il peut nous aider à lutter contre le lieu commun qui se répand dans les esprits d’une Europe qui, une fois la paix acquise, aurait cessé d’être utile.
Serons-nous les petits enfants de la décadence auxquels Spaak faisait allusion, ou les héritiers d’un projet qu’il convient de renouveler mais qui garde toute sa pertinence dans le monde globalisé ?


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