Audace et générosité

[20-02-07]

Catherine Chatignoux

Audace et générosité
Catherine Chatignoux - DR

Catherine Chatignoux est journaliste, chef de rubrique "Europe" auprès du quotidien économique Les Echos



Les commémorations sont souvent assommantes. Celle-ci est dynamisante, enthousiasmante. Se plonger dans l’histoire des Pères fondateurs de l’Europe, relire leurs parcours, s’imprégner de  leurs intuitions est un exercice auquel devrait se plier tout dirigeant , tout homme politique qui se prétend européen. Extraits choisis : "la souveraineté nationale empêche la manifestation de l’intérêt général" (Jean Monnet). "Pourquoi l’unanimité, que personne n’oserait proposer pour régler les problèmes  de notre vie nationale, deviendrait-elle un bon moyen quand il s’agit  de régler des questions qui se posent à la communauté internationale ?" (Paul Henri Spaak). "L’Europe, avant d’être une alliance économique, doit être une communauté culturelle dans le sens le plus élevé du terme." (Robert Schuman). A chacun ses héros. Pour moi, observatrice – modeste mais exigeante – de la construction européenne ,ce sont eux : ces hommes nés à l’aube du XXème siècle, meurtris par  l’absurdité de deux guerres, humanistes, souvent chrétiens – peut-on leur en vouloir ? – visionnaires, audacieux et généreux qui ont dit non aux haines nationalistes et oui à l’intérêt commun.

Mais rendre hommage aux précurseurs d’un si noble dessein n’exonère pas de toute lucidité. Car ce retour aux sources de l’Europe révèle aussi des résistances, des hésitations, des zones d’ombre. A peine couchée sur le papier, la  belle idée d’une Union économique et politique s’est rapidement trouvée malmenée puis dévoyée. La ratification de la CECA par les députés et sénateurs français en avril 1952, un an après sa signature, n’a pas été une mince affaire :  le patronat y était hostile,  et le gouvernement a dû poser par deux fois la question de confiance pour emporter l’adhésion du Parlement. C’est encore la France qui,deux ans plus tard a fait échouer le projet de CED, véritable défense européenne, imbriquant les armées allemandes et françaises "au niveau de la plus petite unité possible". Par peur du réarmement allemand  pour les uns, par crainte de l’Union politique qui l’accompagnait pour les autres. En 1957, communistes, gaullistes, poujadistes et une partie des radicaux – dont le pourtant européen Pierre Mendes-France – se sont ligués contre le Traité de Rome, finalement adopté grâce aux centristes du MRP, aux socialistes et aux radicaux européens. Et c’est aussi la France, dirigée désormais par le général de Gaulle, qui va sonner le glas de la logique d’intégration politique prévue par le traité de Rome, en refusant la "supranationalité" qui en découlait par la généralisation du vote à la majorité. La crise de Luxembourg en 1965 et la politique de la chaise vide qui en est résultée est la première manifestation éclatante de "l’euro-ambivalence" de la France :  tout à la fois convaincue de l’absolue nécessité de l’Europe, et jalouse de sa souveraineté nationale.
Cinquante ans plus tard, l’Europe a prospéré, mûri, grandi. Elle possède une monnaie unique, cristallise des valeurs communes et cherche à faire entendre  une voix différente sur la scène internationale. De plus, l’immense majorité des forces politiques- à commencer par les héritiers des gaullistes- s’est convertie aux vertus de l’Union. Pourtant, l’ambivalence des origines est toujours à l’œuvre. L’opinion publique craint l’Europe autant qu’elle la réclame. Le souverainisme n’est pas mort.

Sans doute l’Europe a-t-elle besoin, comme en 1957, d’un  peu d’ audace et d’un nouvel élan de générosité. Les pères fondateurs de l’Europe ont-ils des enfants ?

 

 

1 commentaire

[22-02-07] alain-rené bourdelon Je n'en serai pas de ces enfants tant le projet européene a justement été dévoyé et construit contre les peuples européens. Basé sur l'idée généreuse d'un continent où régnerait désormais la paix ( qui peut être contre ?)certains ont voulu faire disparaître les nations. Erreur fatale. Car l'histoire de ces nations ne pourra s'accomoder ( avant quelques décenniesà à l'idée dun gouvernement commun.
Nous avons quelques valeurs communes heureusement mais il n'exite certainement pas de citoyenneté européenne ni d'existence de l'Europe sur le plan international. Qu'aurait décidé un soi disant ministre européen des affaires étrangères face à la demande américaine d'intervention en Irak en Irak ?
Il faudra du temps beaucoup de temps et en un sens le(s)non au traité constitutionnel sont une chance pour rebâtir une vraie Europe et redonner du sens à une construction qui n'en n'a plus. Comment peut-on imaginer une Europe à 30 avec des histoires, des cultures, des langues différentes. Car cela dit rien n'empêche les uns et les autres de se rapprocher d'agir ensemble à 2 , 3 ou 4 au-delà c'est impossible.
Et doit on cacher que ce sont les mêmes qui ont voulu l'élargissement et qui ont réussi à faire de ce continent et pour longtemps un "grand" marché où malheureusement la concurrence libre et non faussée est une vue de l'esprit.
Quant à l"euro ambivalence" de la France dénoncée par Mme Chatignoux , on ne peut que l'approuver tant que pésera la menace de la fin des particularismes nationaux qui sont le fondement même de nos nations. Nations qui sont, doit on le rappeler, le lieu d'expression de la démocratie.

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