Catherine Chatignoux est journaliste, chef de rubrique "Europe" auprès du quotidien économique Les Echos
Les commémorations sont souvent assommantes. Celle-ci est dynamisante, enthousiasmante. Se plonger dans l’histoire des Pères fondateurs de l’Europe, relire leurs parcours, s’imprégner de leurs intuitions est un exercice auquel devrait se plier tout dirigeant , tout homme politique qui se prétend européen. Extraits choisis : "la souveraineté nationale empêche la manifestation de l’intérêt général" (Jean Monnet). "Pourquoi l’unanimité, que personne n’oserait proposer pour régler les problèmes de notre vie nationale, deviendrait-elle un bon moyen quand il s’agit de régler des questions qui se posent à la communauté internationale ?" (Paul Henri Spaak). "L’Europe, avant d’être une alliance économique, doit être une communauté culturelle dans le sens le plus élevé du terme." (Robert Schuman). A chacun ses héros. Pour moi, observatrice – modeste mais exigeante – de la construction européenne ,ce sont eux : ces hommes nés à l’aube du XXème siècle, meurtris par l’absurdité de deux guerres, humanistes, souvent chrétiens – peut-on leur en vouloir ? – visionnaires, audacieux et généreux qui ont dit non aux haines nationalistes et oui à l’intérêt commun.
Mais rendre hommage aux précurseurs d’un si noble dessein n’exonère pas de toute lucidité. Car ce retour aux sources de l’Europe révèle aussi des résistances, des hésitations, des zones d’ombre. A peine couchée sur le papier, la belle idée d’une Union économique et politique s’est rapidement trouvée malmenée puis dévoyée. La ratification de la CECA par les députés et sénateurs français en avril 1952, un an après sa signature, n’a pas été une mince affaire : le patronat y était hostile, et le gouvernement a dû poser par deux fois la question de confiance pour emporter l’adhésion du Parlement. C’est encore la France qui,deux ans plus tard a fait échouer le projet de CED, véritable défense européenne, imbriquant les armées allemandes et françaises "au niveau de la plus petite unité possible". Par peur du réarmement allemand pour les uns, par crainte de l’Union politique qui l’accompagnait pour les autres. En 1957, communistes, gaullistes, poujadistes et une partie des radicaux – dont le pourtant européen Pierre Mendes-France – se sont ligués contre le Traité de Rome, finalement adopté grâce aux centristes du MRP, aux socialistes et aux radicaux européens. Et c’est aussi la France, dirigée désormais par le général de Gaulle, qui va sonner le glas de la logique d’intégration politique prévue par le traité de Rome, en refusant la "supranationalité" qui en découlait par la généralisation du vote à la majorité. La crise de Luxembourg en 1965 et la politique de la chaise vide qui en est résultée est la première manifestation éclatante de "l’euro-ambivalence" de la France : tout à la fois convaincue de l’absolue nécessité de l’Europe, et jalouse de sa souveraineté nationale.
Cinquante ans plus tard, l’Europe a prospéré, mûri, grandi. Elle possède une monnaie unique, cristallise des valeurs communes et cherche à faire entendre une voix différente sur la scène internationale. De plus, l’immense majorité des forces politiques- à commencer par les héritiers des gaullistes- s’est convertie aux vertus de l’Union. Pourtant, l’ambivalence des origines est toujours à l’œuvre. L’opinion publique craint l’Europe autant qu’elle la réclame. Le souverainisme n’est pas mort.
Sans doute l’Europe a-t-elle besoin, comme en 1957, d’un peu d’ audace et d’un nouvel élan de générosité. Les pères fondateurs de l’Europe ont-ils des enfants ?


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