Entretien avec Maurice Faure (durée : 5'16'')


Professeur agrégé d’histoire et de géographie, docteur en droit, Maurice Faure a exercé plusieurs fois les fonctions de ministre. Il a également été député, sénateur et maire de Cahors.

Européen convaincu, il a participé très activement à l’élaboration du Traité de Rome. Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères en 1957, Maurice Faure a été l’un des deux signataires français du Traité de Rome avec le ministre des affaires étrangères de l’époque, Christian Pineau.

Il a été nommé président du comité d'honneur du 50e anniversaire du Traité de Rome.






Retranscription des propos de Maurice Faure

Dans les années 50, il y a eu une grande bataille sur l'Europe, et en particulier sur la Communauté européenne de défense (CED) qui n'a jamais vu le jour...

C'est le refus de la France qui a entraîné l'échec de la CED. Ce fut un grand moment pour les Européens, un moment de détresse je dirais presque. Il a fallu malgré tout de la patience pour se relever.

Les ministres de Bruxelles ont eu l'idée de confier à Paul Henri Spaak [le ministre belge des Affaires étrangères] la Présidence d'un comité qui avait pour mission de rédiger un traité, sans aucun pouvoir. Les membres de ce comité étaient libres, maîtres de l'ordre du jour mais cela n'aboutissait absolument à rien. Ils nous ont remis leur copie à Venise. Nous avons alors commencé notre travail.

Est-ce que vous considérez que la France a été le pays, l'élément moteur pour ce Traité de Rome ?

Oui, la France a été l'élément moteur pour le Traité. Celui qui l'avait le mieux compris était le Chancelier Adenauer. Chaque fois que nous avions une négociation avec lui, il s'arrangeait pour donner raison à la France, même contre l'Allemagne, et ceci parce qu'il souvenait de la dernière guerre.

Il y avait quelques réticences, notamment sur le siège de ces futures institutions européennes ?

La question du siège avait été laissée de côté mais chacun savait très bien que la France soutenait la candidature de Strasbourg et que la Belgique voulait tous les organes chez elle. Dès le début de la séance, le ministre belge des Affaires étrangères a mis les mains derrière la tête et les a gardées comme cela pendant toute la durée de la réunion. Il n'a repris une position normale que lorsqu'à la fin des fins, on lui a dit : "d'accord pour Bruxelles, et le Parlement à Strasbourg".

Quel souvenir gardez-vous du jour de la signature du Traité de Rome ?

Pour ne rien vous cacher, un grand souvenir. J'étais le plus jeune. Le Chancelier Adenauer était à ma gauche, Christian Pineau à ma droite. Tout le monde était rassemblé, c'était d'une grandeur ! Bien que simple secrétaire d'Etat et non ministre, j'y étais parce que Guy Mollet m'avait laissé la place. Il avait été formel : "je veux que Maurice Faure y soit". Il savait que j'avais fait l'essentiel pour ce Traité.

 

Ce jour là, malheureusement, il pleuvait. Il y avait devant nous, de l'autre côté de la salle, les Horaces et les Curiaces. Il y a avait 500 photographes qui voulaient photographier l'événement. C'était un grand moment, certainement le plus grand  que j'ai vécu.


Est-ce que ce Traité de Rome est allé, par ses développements ultérieurs, au-delà de vos espérances ?


Non il n'a pas été au-delà de mes espérances, parce que mes espérances allaient beaucoup plus loin. De Gaulle les a tuées. Le Traité de Rome, c'était l'Europe supranationale et De Gaulle en a fait l'Europe des patries, l'Europe des Etats.

Le Traité n'est pas allé au-delà de mes espérances, mais il a continué à exister et à jouer un rôle. Le commerce entre nos pays est devenu complètement libre, et cela, c'est un progrès considérable. Son deuxième mérite est d'avoir ouvert la voie à la réconciliation de toute l'Europe. Mais il a fallu attendre la chute du mur de Berlin pour voir toutes les démocraties, soi-disant communistes, se tourner vers l'Europe.

Au final, le Traité de Rome a été attractif mais il ne l'a pas été autant qu'on l'aurait voulu. Voila la vérité.