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"J'espère qu'il y aura un traité de Paris en décembre 2008"

[21-03-07]

Mario Monti

"J'espère qu'il y aura un traité de Paris en décembre 2008"

Entretien paru dans Les Echos du 21/03/2007

 

Economiste, l'Italien Mario Monti a été deux fois commissaire européen. De 1995 à 1999, dans la Commission Santer, chargé du marché intérieur. Puis, de 1999 à 2004, en tant que responsable de la concurrence dans la Commission Prodi. Il est aujourd'hui président de la prestigieuse université Bocconi de Milan.

 

Depuis la signature du traité de Rome, cinquante ans sont passés. Pensez-vous que le message d'origine soit toujours d'actualité ?



Le message du traité de Rome est un message d'intégration dans le respect de la diversité. Il reste d'actualité : aujourd'hui, la globalisation est très avancée en termes économiques et moins pour les institutions. Le traité de Rome indique à l'Europe - mais la recette peut servir à tous - qu'à l'ouverture des marchés doit répondre une coordination des puissances publiques. Cette dernière a pris du retard, mais cela n'empêche pas l'objectif de rester valable. Quant à la méthode, qui consiste à prendre des décisions dans un cadre communautaire, elle a permis d'avancer bien mieux qu'avec des accords purement intergouvernementaux.

 

 

Qu'est-ce que le traité a apporté aux Européens? Est-ce la paix, le progrès économique ?



C'est certainement la paix. Celle-ci est tenue pour acquise par les jeunes, mais ils ne se rendent pas compte de la situation d'alors. Et les Balkans ont montré combien la paix est fragile. En ce qui concerne la prospérité, le résultat est plus controversé. Pourtant, le développement économique et social doit beaucoup à l'intégration des marchés et à la monnaie unique. Mais l'effort est incomplet : on est allé très loin en ce qui concerne la monnaie, mais on n'a pas suffisamment avancé dans la réalisation concrète du marché unique. Il suffit de voir les récentes poussées de nationalisme économique chez certains Etats membres.

 

 

Pensez-vous que le message originel soit encore compris et appliqué par les gouvernements des Etats membres ?



Le message originel est certainement beaucoup moins bien compris aujourd'hui. L'effort pédagogique auprès des citoyens est insuffisant, et l'usage cynique qui consiste à faire de Bruxelles le bouc émissaire de tout ce qui ne va pas n'arrange pas les choses. Ainsi, beaucoup disent que l'Union est une construction technocratique conçue pour les marchés et les banques. Mais ce n'est que la partie visible de l'iceberg. L'essentiel est en dessous, ce sont les valeurs. L'Italie mais aussi la France et l'Espagne, avec leurs lourds déficits publics, s'étaient beaucoup trop endettées, faisant ainsi payer leur développement à leurs enfants. Avec la monnaie unique, ils ont été obligés de respecter l'idée de l'équité entre générations, défendue par l'Union.

Quant au cynisme... plusieurs pays subissent une absence de leadership. L'Europe est certes en crise, mais cette crise est née au sein même des pays. A cet égard, la France aura une lourde responsabilité lorsqu'elle aura la présidence de l'Union, fin 2008, pour faire adopter des institutions qui permettent à l'Europe de fonctionner. Paradoxalement, la France, qui voulait une Europe puissance, l'a empêchée de naître par son vote au référendum...

 

 

A quoi attribuez-vous le malaise européen ? A l'absence de projet politique ou à un élargissement trop rapide ?



Peut-être l'élargissement a-t-il été trop rapide, mais il s'agissait de circonstances historiques. Si on ne l'avait pas réalisé, que ferions-nous maintenant, face à une Russie redevenue impérialiste, si ces pays n'étaient pas ancrés dans l'Union ? Mais il est vrai aussi que l'Europe a perdu foi en elle-même en raison de la 'fatigue' de l'intégration : monnaie unique, marché unique, élargissement... En outre, les pays disposent de moins de pouvoir de subsidiarité, il y a donc eu un choc en retour. Pour ne rien arranger, l'économie n'était pas brillante.

Mais, aujourd'hui, l'économie européenne croît plus vite que celle des Etats-Unis. Si l'on parvient à trouver un accord sur les institutions, elle pourrait être bien plus dynamique.

 

 

Vaut-il mieux que quelques pays essaient de prendre des initiatives ou faut-il tout faire à 27 ?



Question intéressante. Beaucoup de choses se sont faites en coopération limitée, comme Schengen. Mais cela ne fonctionne que si la France, l'Allemagne et l'Italie, sont parties prenantes. Or, ces dernières années, le moteur franco-allemand n'a pas fonctionné, il a même freiné l'intégration. Ce serait important de voir renaître l'axe franco-allemand. Mais cela demande un vrai changement de culture. L'Allemagne est en passe de le faire. L'Italie a des difficultés, mais elle compte dans son gouvernement des personnalités très européennes. Le pays que l'on regarde, c'est la France. J'espère qu'il y aura un traité de Paris en décembre 2008 pour signer la réconciliation de la France avec elle-même et avec l'Europe.

 

 

Propos recueillis par Marie-Laure Cittanova à Milan.
© Les Echos - Reproduit avec l'aimable autorisation du journal.

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