Simone Veil
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"L'Europe aura le visage que la jeune génération aura décidé de lui donner"
Retrouvez, sur Touteleurope.fr, une sélection des tribunes parues dans la presse à l'occasion du 50e anniversaire.
Dans une interview accordée à plusieurs journaux européens, dont "Les Echos" pour la France, le président de la Commission regrette que l'Union soit depuis une décennie en deçà de son potentiel de croissance économique et que, du fait de l'échec de la ratification du traité constitutionnel, le pessimisme des pro-européens nourrisse désormais le scepticisme des anti-européens. Il n'en dénonce pas moins une sorte de délectation actuelle pour la crise.
Le 25 mars sera fêté le cinquantième anniversaire du traité de Rome. Quel jugement portez-vous sur l'état de l'Union européenne ?
Il y a cinquante ans, l'Europe comptait six membres, elle en a aujourd'hui vingt-sept. Là où il y avait une communauté économique, il y a aujourd'hui une communauté politique, avec des mécanismes de cohésion et de solidarité. D'une Europe divisée, où beaucoup de citoyens vivaient sous des dictatures, nous sommes passés à un ensemble de vingt-sept pays qui se sont volontairement unis autour des valeurs de liberté et de démocratie pour former ce que j'appelle un « empire anti-impérial ». A l'échelle mondiale, l'Europe est plus forte et plus influente que dans le passé. Nous pouvons être fiers de ce que nous avons accompli.
L'Union a tout de même de gros problèmes à régler !
Certes. Un problème économique, d'abord. Au cours des dix dernières années, l'Europe a connu des taux de croissance inférieurs à son potentiel. La situation a commencé à se redresser depuis deux ans, mais nos économies ont encore des faiblesses structurelles, notamment un fort chômage, à mon avis le plus grave de nos problèmes.
Se pose aussi une sérieuse question institutionnelle, sans réponse depuis le double « non » des Français et des Néerlandais au projet de Constitution il y a presque deux ans...
L'échec de la ratification a semé le doute et nourri le pessimisme, c'est vrai. Mais je suis contre la « crisophilie » qui est à la mode. Le pessimisme des pro-européens, déçus par l'échec du texte, nourrit le scepticisme des anti-européens. Ce n'est pas en répétant que l'Europe est en crise, en panne, que l'on va convaincre les citoyens de voter pour elle ! Les citoyens s'appuient sur ce qui leur apporte de l'espoir. C'est pourquoi il faut résoudre la question institutionnelle, qui porte atteinte à l'image de l'Europe. Nous avons besoin d'institutions plus cohérentes, plus efficaces et plus légitimes d'un point de vue démocratique.
Comment y parvenir ?
Pour ma part, j'approuve la substance du texte d'origine. Mais il faut admettre une fois pour toutes qu'il ne sera pas ratifié. Je souhaite donc qu'on en adopte un autre, aussi proche que possible du premier. Il faut travailler avec les Etats membres, en ayant en tête que l'Europe a fait l'objet d'une appropriation par l'opinion publique, qui est devenue plus exigeante. Les dernières grandes avancées institutionnelles ont été avalisées, sauf exception, sans consultation populaire. Aujourd'hui, il nous faut un effort de communication permanent, en concertation avec les Etats membres. On ne peut pas se passer de l'échelon national pour faire la pédagogie de l'Europe.
Etes-vous optimiste ?
Je suis confiant. Tout comme la menace soviétique a contribué à la démarche des six pays fondateurs, la mondialisation pousse à plus d'intégration européenne. La dimension européenne est de plus en plus nécessaire pour faire face à des défis globaux, comme le réchauffement climatique, la sécurité énergétique, le terrorisme, les pandémies ou la compétitivité des entreprises. Comme le disait déjà Paul-Henri Spaak, il n'y a plus de grands Etats, mais seulement quelques-uns qui ne l'ont pas encore compris. Par rapport aux géants démographiques que sont la Chine et l'Inde, par rapport à la géographie de la Russie, par rapport à la superpuissance technologique et militaire que sont les Etats-Unis, nous sommes tous très petits, pris un à un. Les Vingt-Sept en ont conscience. La preuve : sur proposition de la Commission, ils ont jeté, il y a dix jours, les bases d'une politique énergétique commune. Dans ce domaine, on a fait plus de progrès en six mois que dans les vingt années précédentes. Je vous rappelle aussi que l'Union européenne a su dégager des compromis sur des textes très polémiques à l'origine, comme la directive sur les services ou le règlement REACH sur les produits chimiques, ou encore sur son budget pour la période 2007-2013, en doublant les fonds alloués à la recherche. L'échec sur le traité ne doit pas faire oublier toutes ces réussites.
Quels écueils menacent la rédaction d'un nouveau texte ?
Il faut oublier le projet d'un super-Etat fédéral qui supprimerait les identités nationales. Je pense qu'il n'est même pas souhaitable. Et, de toute façon, ce n'est pas réaliste. Après la Seconde Guerre mondiale, cet idéal des 'Etats-Unis d'Europe' a pu être très mobilisateur, mais, depuis, l'Europe s'est élargie et elle doit respecter sa diversité, qui est une richesse. Cette diversité a un coût, c'est vrai : elle peut retarder la prise de décision. Mais même dans des systèmes fédéraux comme les Etats-Unis ou la Suisse, vous pouvez aussi observer des tensions. Regardez combien de temps il a fallu aux Américains pour nommer un nouvel ambassadeur à l'ONU ! Il ne faut pas se sentir frustré par l'abandon du projet fédéral. On peut faire progresser autrement une Europe à vocation politique, fondée sur les concepts de cohésion et de solidarité, qui défend les plus faibles et soutient les régions les plus pauvres.
La déclaration de Berlin, dimanche prochain, ira-t-elle au-delà du symbole ?
Je la conçois comme un nouvel engagement fort. Et ne sous-estimez pas la valeur des gestes symboliques. N'oubliez pas non plus que ce texte sera le premier de cette ampleur auquel les douze pays les plus récemment intégrés dans l'Union auront contribué.
Comment jugez-vous les déclarations eurocritiques que font régulièrement certains responsables politiques, notamment en France ?
Il est facile de critiquer Bruxelles et de traiter l'Union comme une puissance extérieure, étrangère. Mais les décisions de Bruxelles, qui les prend ? Les Etats membres et le Parlement européen ! Le message que je lance aux chefs d'Etat et de gouvernement, aux parlementaires nationaux, c'est : 'Vous faites partie de cette Europe'. J'ai été moi-même Premier ministre, je sais qu'à ce poste on a pour mission principale de défendre l'intérêt national. Mais l'intérêt national, est-ce le repli ou la coopération ?
Vous inquiétez-vous du retour en force, ces derniers mois, du patriotisme économique ?
Sur le plan économique, c'est stupide. Quand un pays réagit contre un autre sur la base du nationalisme, il limite à coup sûr l'extension de ses propres intérêts. Et, en agissant ainsi, on affaiblit un de nos grands atouts : le marché intérieur. Or, si on n'exploite pas tout son potentiel, nous perdons dans la compétition avec les autres grands blocs, qui sont plus grands et croissent plus vite.
Propos recueillis par Karl de Meyer.
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