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Europe 1957-2007 : cinquante ans de malentendus

[06-03-07]

Quentin Dickinson

Europe 1957-2007 : cinquante ans de malentendus
Quentin Dickinson - DR

Quentin Dickinson est journaliste, directeur des Affaires européennes à Radio France

 

La tentation est permanente d’accréditer l’idée que, jadis, le monde était plus simple, que les intérêts nationaux s’effaçaient avec élégance devant le bon sens du bien commun, cependant qu’une opinion enthousiaste réclamait sans cesse plus d’Europe.

Mais l’histoire ne s’écrit pas, elle se réécrit, et souvent elle s’invente en fonction des impératifs éphémères de l’instant où l’on se livre à la rétrospection.

Car la réalité de l’œuvre de construction européenne est tout autre : chaque étape et chaque année en ont été caractérisées par de pénibles affrontements entre Etats-membres, par des tensions politiques internes à ceux-ci, par des querelles de personnes et de préséance, et par la génération de compromis dont la vertu est davantage dans leur existence que dans leur essence.

Est-ce à dire que l’Europe, par ailleurs géographiquement indéfinie, ne serait qu’un mythe utile, depuis 1945, à la seule classe politique ?

Pour être simpliste, l’interrogation n’en est pas moins légitime. L’Europe, telle que nous la connaissons, a pour géniteurs des influents et des bâtisseurs. Les premiers, qui n’ont pratiquement jamais exercé de responsabilités publiques, ont fait la synthèse de la désillusion pacifiste des années 1920 et de la logique de désenclavement des économies nationales. Les seconds ont su tirer parti des aspirations des populations européennes, au lendemain de la décennie sanglante de 1935 à 1945. L’Europe que l’on ferait serait donc pacifique, prospère, et modeste.

Pacifique, parce que déjà se profilait le clivage est-ouest ; prospère, parce qu’il fallait prendre le contrepied d’années de privations ; modeste, parce que les citoyens étaient las des idéologies tonitruantes qui les avaient si efficacement menées à l’abîme.

L’on n’avait d’ailleurs guère le choix ; mais l’inconvénient de la progression mesurée vers l’intégration, même partielle, c’est que la période de l’acceptation générale des objectifs politiques s’est éteinte, de façon prévisible, bien avant que l’échec de la CED n’en fasse l’embarrassante démonstration ; et que, deux générations après, le constat, c’est que la paix entre Européens va de soi, que la prospérité, réelle, est cependant mal répartie, et que la modestie délibérée héritée des débuts s’accommode mal d’une époque où, trop souvent, la communication, plus ou moins adroitement, tient lieu d’action.

Au fil du temps, la communication, précisément, aura été et partiale et contradictoire : les autorités des Etats-membres ne se sont jamais départies du réflexe de présenter le processus décisionnel communautaire comme tenant à la fois de la lutte gréco-romaine et du casino, où les victoires étaient autant glorieuses que les défaites n’étaient que l’effet d’un sort contraire, injuste et inexplicable. De leur côté, les institutions européennes, en dépit – ou à cause – de moyens humains et financiers considérables consacrés à l’information, ne sont qu’exceptionnellement parvenues à trouver le ton juste.

A cela, les raisons sont multiples : la volonté d’éviter tout ce qui pouvait ressembler à de la propagande ; le désir de ne pas affronter publiquement tel ou tel Etat-membre ; la difficulté d’intéresser à des objectifs à moyen terme des médias œuvrant au quotidien ; l’absence de conception partagée par tous de la finalité de la construction européenne, dans ses institutions, dans ses compétences, et dans ses limites territoriales. Communiquer sur le perpétuellement inachevé, même en-dehors de toute polémique du  moment, ce n’est évidemment pas chose aisée.

L’on objectera que les différents – et nombreux – services d’information européens produisent annuellement un tonnage impressionnant de luxueuses brochures quadrichromes, et que des dizaines de milliers de visiteurs, chaque année, sont promenés dans les palais de l’Europe.

Cependant, l’impact de l’écrit – y compris par l’Internet – est aussi peu mesurable qu’est l’hypothétique distribution des ouvrages, le temps de gestation collective en étant à ce point prolongé qu’il s’en trouve qui sont pratiquement caducs, à peine imprimés.

On ne peut s’empêcher de penser que les institutions européennes se trompent ou de méthode, ou d’argument, ou d’interlocuteur.

Ainsi, les représentants de la presse internationale à Bruxelles et à Strasbourg sont-ils largement privilégiés ; mais cette sollicitude ne tient guère compte du fait qu’ils sont eux-mêmes souvent marginalisés par rapport à leur rédaction, et, a fortiori, par rapport à leurs lecteurs ou à leurs auditeurs. Le trio institutions communautaires–presse spécialisée–autorités nationales, sans s’en apercevoir, a par trop tendance à jouer à guichets fermés.

D’autre part, qui peut croire qu’un message unique sera entendu favorablement par l’ensemble des citoyens ?

Jusqu’au Traité de Maestricht, l’absence du citoyen dans le débat européen, laissé aux spécialistes, ne préoccupait qu’une minorité. En France, la campagne du référendum de ratification de ce traité allait déchaîner des passions, qui avaient davantage à voir avec l’exploitation habile d’un créneau porteur en politique intérieure qu’avec le texte et ses implications. L’onde de choc – et la faible marge en faveur du traité – nourrit depuis lors le succès de nombre de mouvements populistes dans l’Europe entière. L’échec du referendum français portant sur le Traité constitutionnel n’en est que la suite inévitable.

Ces jours-ci se commémorent les cinquante ans des Traités de Rome, celui de la CEE et celui d’Euratom. 1957, ce n’est pas le début, mais c’est un élargissement notable du champ de compétence du projet européen lui-même, qui jusque-là occultait ses ambitions politiques derrière le prétexte technique de la gestion commune du charbon et de l’acier.

Seront rappelées, à l’occasion du cinquantenaire, les réalisations notables et utiles qui, sans les Traités de Rome, n’auraient pas vu le jour ; mais cet anniversaire doit aussi, doit surtout, servir à tracer le chemin à suivre désormais. Ni les référendums, ni  les ratifications parlementaires, ni les élections au Parlement européen n’ont aujourd’hui d’européen que le nom : ces rendez-vous démocratiques s’inscrivent étroitement dans vingt-sept contextes politiques nationaux. Il existe bien une administration européenne, et même un timide embryon de classe politique européenne – mais d’électorat européen, point.

Seule la connaissance par le plus grand nombre des réalités humaines et économiques des autres pays de l’Union et la perception de leur similitude légitimeront la poursuite de l’aventure institutionnelle communautaire

La plupart des recettes pour y parvenir sont déjà connues, et ne demandent qu’à être amplifiées : de l’incorporation de l’architecture institutionnelle de l’Union dans le cursus d’éducation civique des écoles et les voyages scolaires jusqu’aux années Erasmus ou aux autres stages de formation à l’étranger, en passant par les échanges de professionnels et le développement de l’information locale sur les réalisations concrètes de proximité, les pistes ne manquent pas.

Sans contrainte, en y mettant le temps, les citoyens de l’Union doivent s’approprier leur devenir et celui de leurs enfants, apprendre à distinguer l’effervescence passagère des options qui engagent l’avenir, se dégager de la fatalité qui leur fait donner les mauvaises réponses aux mauvaises questions.

Car il n’y a pas d’autre issue, pour qui entend briser durablement le carcan réducteur du malentendu que personne n’a voulu, mais qui régit depuis plus de cinquante ans les rapports entre les Européens et leur Europe.

 

 

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