Ancien ministre des Affaires étrangère, Jean François-Poncet est aujourd'hui sénateur. Il est également Vice-président de la délégation pour l'Union européenne et Vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.
Secrétaire général de la Délégation française chargée de négocier les Traités du Marché Commun et de l'EURATOM en 1957, il a été l'un des principaux acteurs des négociations des Traités de Rome.
Jean François-Poncet est membre du comité d'honneur du 50e anniversaire du Traité de Rome.
Nous sommes en compagnie du sénateur Jean-François Poncet. Vous êtes l'un des rédacteurs de ce Traité de Rome. Quel souvenir gardez- de cette époque ?
J'étais secrétaire général de la délégation française et j'étais le collaborateur direct du ministre, du jeune secrétaire d'Etat, Maurice Faure, qui avait la charge de conduire la délégation française. J'ai donc vécu cette négociation du début jusqu'à la fin.
Nous, Français, nous n'envisagions pas d'entrer dans le marché commun sans amener avec nous les anciens territoires français d'Afrique. Nos amis, en particulier allemands, avaient le sentiment qu'on voulait les entraîner dans le sillage du colonialisme français. Je me souviens d'avoir amené à Bruxelles Houphouët-Boigny, qui était à l'époque au Parlement et membre du gouvernement, pour lui demander de plaider la cause de cette Afrique francophone qui voulait entrer, que nous souhaitions faire entrer, dans le marché commun.
Quel souvenir gardez-vous de la signature et aussi de la ratification ? Il y a eu quelques débats…
A cette époque là, l'industrie française, et en particulier l'industrie textile française, a mené campagne contre le marché commun. Pourquoi ? Parce qu'elle craignait la concurrence, en particulier italienne, mais enfin aussi allemande. Au contraire, l'agriculture et le lobby agricole qui est encore puissant aujourd'hui, mais qui était beaucoup plus puissant à l'époque, a fait activement campagne pour. On a eu un débat qui a duré une semaine. Il était conduit principalement par Maurice Faure, et au cours duquel un certain nombre de personnalités éminentes ont pris position contre. Parmi ces personnalités il y avait Mendès-France.
Après la ratification du Traité de Rome, il y avait douze ans de période probatoire. Est-ce que cela est allé sans heurts ?
Le général de Gaulle avait pris position contre le Traité de Rome. Quand il est arrivé au pouvoir, il a décidé de l'appliquer et les réformes économiques ont permis à la France de l'appliquer sans aucun problème. Mais il n'était pas du tout convaincu par le schéma de Jean Monnet qui voulait une Europe avec une possibilité supranationale. Charles de Gaulle voulait une Europe des patries, une Europe des nations, une Europe intergouvernementale où la souveraineté des Etats était totalement respectée. Il a cherché à imposer cette conception, qui n'était pas celle du Traité de Rome, à nos partenaires, à nos cinq partenaires, qui se sont très systématiquement et obstinément refusé à rentrer dans ses vues.
Aujourd'hui, est-il important de célébrer les cinquante ans du Traité de Rome et de réunir, comme le veut Angela Merkel, les leaders européens en leur demandant de renouveler leur profession de foi ?
Je crois que c'est important parce que nous sommes, à l'heure actuelle, sous le coup de l'échec du traité constitutionnel. Cet échec a marqué l'opinion publique, il a créé un sentiment de scepticisme en Europe sur l'avenir de l'Union. Je crois qu'il est important en effet de saisir cet anniversaire. Les anniversaires ont toujours cette importance, pour réaffirmer notre foi et notre volonté de construire l'Europe, et de rappeler pour quelles raisons nous voulons la construire.
Aux jeunes d'aujourdhui, vous leur dites : il faut célébrer vous aussi le Traité de Rome, parce que…
Le premier objectif : c'est la paix, c'est l'objectif initial. On peut dire que cet objet est atteint aujourd'hui. Non seulement entre les premiers signataires du Traité de Rome, entre la France et l'Allemagne, vous n'imaginez pas une guerre aujourd'hui, mais aussi dans l'Europe de l'est, l'Europe orientale où il y avait toutes sortes, et il y a encore toutes sortes, de tensions et de possibilités de conflit.
Deuxièmement, l'idée c'était de faire de l'Europe une zone de grande prospérité économique. Alors, nous avons du chômage, nous avons des raisons de ne pas être très satisfaits… Il n'en demeure pas moins que l'Europe, n'oubliez pas qu'à l'époque c'était encore l'Europe quasiment détruite de l'après-guerre, est aujourd'hui avec les Etats-Unis, un peu moins que l'Amérique mais presque à égalité avec l'Amérique, une des zones les plus prospères de la planète.
Le dernier objectif : la puissance. Nous voulions dés cette époque, et nous voulons encore aujourd'hui, en rassemblant les Européens, leur permettre de devenir un des principaux acteurs sur la scène internationale. Il faut dire à nos jeunes, si vous voulez participer à un ensemble qui fasse jeu égal avec les Etats-Unis, demain avec la Chine, avec l'Inde, avec le Brésil, il faut que l'Europe se poursuive, il faut que cette construction s'achève, il faut avoir des institutions uniques qui puissent dialoguer à égalité avec les autres grands personnages qui décident des destinées de la planète.